Le diktat du contact

Le diktat du contact

Nombre d’écoles, nombre de professeurs enseignent à leurs élèves de ne jamais perdre le contact une seule seconde avec le client au cours du massage, et cela sous aucun prétexte. Ne prenez surtout pas ce conseil au pied de la lettre ou vous risquez de ne pas atteindre le principal effet recherché : la détente. Assez souvent, il vaut mieux quitter le contact que d’appliquer aveuglément la consigne.

« Les vrais musiciens, par la manière dont ils attaquent le silence, le rendent plus profond. » Jean Starobinski (1920-), historien.

La peur de l’abandon

La raison pour laquelle on ne devrait pas perdre le contact n’est pas toujours évoquée. Dans ce cas chacun respecte scrupuleusement le commandement sans en avoir la compréhension. On répète religieusement, on singe avec superstition. Lorsqu’une raison est avancée, on nous parle certaines fois de sentiment d’abandon. A juste titre. S’il existe un sentiment qu’il ne faut absolument pas faire naître chez le client, c’est le sentiment d’abandon. Le client est ici pour se faire chouchouter, pour que vous preniez soin de lui. Il réclame toute votre attention. La moindre fissure dans votre attention peut provoquer, même inconsciemment, ce fameux sentiment d’abandon déjà latent chez la plupart d’entre nous. Dès que ce sentiment apparaît, il y a une fracture dans la détente et vos efforts sont anéantis.

La fausse fin

Une autre raison est parfois invoquée : si pendant quelques secondes, vous n’êtes plus en contact avec votre client, il peut croire que c’est la fin du soin et ouvrir les yeux. C’est vrai. S’il ne connaît pas par cœur votre protocole, il peut s’imaginer, lorsque vous n’avez plus la main sur lui, que le massage est fini. Il ouvre alors les yeux et s’en est terminé de la détente. Le cerveau ne peut se maintenir aisément en ondes alpha, la fréquence de la relaxation, lorsque les yeux sont ouverts. Une fois sorti de sa torpeur, votre client ne pourra que très difficilement replonger avant la fin du massage. Et il ne retirera malheureusement pas tous les bienfaits qu’il aurait pu de vos talents. Sûrement sera-t-il déçu.

Une regrettable asymétrie

Toutes ces raisons sont bien sûr valables. Mais à cause d’un malentendu, elles entraînent hélas des comportements parfois peu cohérents et surtout contre-productifs. Ainsi il est courant qu’au cours d’un lissage du visage, bilatéral, simultané et centrifuge (de l’intérieur vers l’extérieur), les deux mains soient ramenées à la position de départ l’une après l’autre. Le mouvement devient asymétrique et déséquilibré, sur l’une des zones du corps les plus sensibles qui plus est. Si vous avez déjà reçu une manœuvre exécutée de la sorte, vous savez que ce n’est pas aussi agréable qu’un mouvement symétrique. Et pourtant cette manière est toujours enseignée. Si encore une main différente revenait la première à chaque fois ! Mais ce n’est jamais le cas.

Les pseudos transitions

Un autre exemple d’attitude dysharmonieuse commandée par le contact à tout prix est l’abus des transitions artificielles. Sous prétexte d’observer la sacrosainte règle, le passage d’une zone du corps à l’autre sonne parfois comme une fausse note ou une cassure de rythme. Le dogme du « contact continu » impose trop souvent dans le massage l’inélégance. Or ma conviction est que chaque manœuvre qui compose un massage, premièrement doit faire du bien, deuxièmement doit faire du bien, et troisièmement doit être élégante. Car la beauté du geste elle-même fait du bien.

Le silence fait partie de la musique

Observez un pianiste en train de jouer. Observez-le plutôt sur un morceau lent. Regardez ses mains suspendues au-dessus du clavier lorsqu’elles ne sont pas en contact avec les touches. Avez-vous l’impression qu’il abandonne son piano ? Le ressentez-vous ? Sûrement non. Ses mains restent dans le mouvement ; elles dessinent l’espace. Elles ne restent pas figées dans l’attente de la note suivante. Le silence fait partie de la musique. Il doit être habité. De même qu’une note de musique sonne encore après la frappe d’une touche de piano, la sensation du toucher chez une personne peut perdurer au-delà du contact de la main du masseur. Le contact physique n’est plus, mais le contact énergétique demeure. Et c’est le plus important. Comme la note flotte dans le sillage des doigts du pianiste, l’empreinte d’un lissage subsiste plus loin que la main.

La puissance de l’intention

Finalement peu importe que vous ne gardiez pas le contact physique. C’est l’intention qui prime. L’intention pure et l’attention soutenue. Ensemble elles tissent le lien énergétique qui fait la trame du massage quelles que soient les interruptions sur le plan physique. Tans que vous maintenez une présence sans faille, vous gardez votre client dans un parfait état de relaxation, indépendamment des quelques ruptures au niveau de la matière. Massez l’espace comme vous massez le corps, restez dans le mouvement toujours, polissez les rondeurs de vos gestes.

Faites cette expérience

Si vous n’êtes pas convaincu par la relativité du contact, faites cette petite expérience. Massez le front d’une personne avec les pouces, ou ses joues avec les doigts bien à plat, de l’intérieur vers l’extérieur. Avant de quitter la peau, arrondissez le mouvement. Prolongez-le dans l’espace pour revenir au point de départ sans varier la vitesse. Refaites la manœuvre plusieurs fois, jusqu’à deux ou trois minutes. Restez bien présent dans le geste tout au long du cycle, du début à la fin, contact physique ou pas. Maintenant changeons la procédure. Commencez la technique de massage comme auparavant. Mais cette fois-ci, juste après avoir quitté la peau, figez vos mains dans l’espace sans arrondir et relâcher votre attention (par exemple en pensant à autre chose). Puis recommencez. Il y a toutes les chances que votre partenaire éprouve une sensation désagréable (peut-être un sentiment d’abandon). En tous cas il préfèrera sûrement la première manière même s’il ne sait pas pourquoi.

Maintenez votre attention

Voilà pourquoi il y a toutes les raisons de ne pas prendre au mot ceux qui encouragent à garder le contact coûte que coûte. Le contact, oui, mais pas strictement physique. Une astuce : lorsque vous devez passer d’une extrémité du corps à l’autre au cours d’un massage, de la tête aux pieds par exemple, plutôt que de laisser mollement traîner une main sur toute la longueur, frottez vos deux mains l’une contre l’autre en vous déplaçant. Ainsi votre client, premièrement saura que le massage n’est pas terminé, deuxièmement suivra sans effort de l’oreille votre déplacement. En conséquence il restera dans son état de relaxation sans ouvrir les yeux et il ne se sentira pas abandonné. Durant tous vos massages, maintenez une présence bien ancrée, une attention enveloppante, une intention finement aiguisée et vous vous libérerez, pour le plus grand bien de vos clients, du diktat du contact.

Si vous avez fait l’expérience suggérée plus haut, racontez-la dans les commentaires ci-dessous.

 

By | 2015-12-27T09:08:00+00:00 3 septembre 2015|Categories: Savoir-faire|Tags: |0 Comments

Leave A Comment